Quel est le point commun entre un couteau, un mur d’eau, un service à œufs, une lampe à poser, un hôtel de luxe et une scénographie de jouets vintage? Tout simplement Christian Ghion, un designer aussi curieux que généreux.

GHION_BY_MONDINO

Il fait partie des designers actuels français les plus marquants, et l’étiquette « french touch » est peut-être bien la seule que l’on puisse lui apposer. Car Christian Ghion est un incroyable touche-à-tout ; il suffit de regarder son actualité pour s’en convaincre :  conception du plus grand mur d’eau d’Europe pour Aix-en-Provence, carte blanche aux prochaines Puces du Design avec une vente de vases prototypes et la scénographie d’une expo de jouets, présence aux 50 ans de l’Atelier de recherche et de création (ARC) du Mobilier national en octobre avec son imposant bureau de ministre…

Tel un caméléon, il se fond dans des univers divers et variés, avec la même évidence. En matière de produits, cet automne chez Forestier, après sa ludique lampe à poser Capsule, il participe avec cinq designers au développement d’une nouvelle collection de photophores 
Demi-Gélule : une volonté de la maison de renouer avec une activité variée – toujours autour de la lumière – après ces dernières années exclusivement tournées vers le luminaire.

BUREAU EN CARBONE GHION

Au 100 % Design de Londres puis à la biennale de Courtrai, il sera présent avec une  cuisine expérimentale en Corian, un prétexte pour présenter les dernières recherches Deep Color Technology de DuPont. Ce principe de pigmentation renforcée des couleurs résout le problème du léger blanchiment de la matière que l’on pouvait observer sur des courbes et des plis. Après le modèle noir dévoilé en avril à Milan, il développe une gamme de brun et marron foncé. Pour Laguiole, il présente le couteau Ardent de Fanny Ardant : c’est l’actrice qui a donné le ton, en souhaitant avoir un couteau de femme, qui ne soit pas miniature mais qui se glisse dans un sac à main, comme un gros bâton de rouge à lèvres : « Assez bizarrement, j’aime avoir un cahier des charges précis, cela me donne la direction pour travailler, quitte après à rendre le produit intéressant en dépassant le sujet. »

cuisine futur

Avec un sourire malicieux, quand vous soulignez son éclectisme, il répond qu’« être designer, c’est peut-être savoir dessiner, mais c’est avant tout avoir des idées! ». De toute évidence, il est de tous les  rendez-vous design notoires, ce qui ne l’empêche pas de prendre du recul par rapport à ces grand-messes : « Si le Salon de Milan reste un incontournable, à force de multiplier les offres et les off, je trouve que l’on tombe parfois dans une dilution du sujet. »

couteau femme

Un franc-parler qui le caractérise. Au vu du dernier Maison & Objet, il constate toujours la morosité de la période : « J’ai la certitude que l’on n’est pas sortis de la crise, on ressent une frilosité, une prudence, il y a peu de nouveautés, plutôt des variantes de ce qui existe. Ce devrait être une raison de plus pour se fédérer, être plus fort ensemble, comme le dit un proverbe, “tout seul on va plus vite, ensemble on va plus loin”. Mais c’est un problème très français de rester individualiste, les designers comme les éditeurs français ont du mal à se fédérer, à l’inverse de ce que savent faire les Italiens. Je ne l’explique pas, est-ce une peur de ne pas être identifié? Pourtant, il vaut mieux se partager un gâteau entier que de courir après les miettes. » Il ajoute : « J’aime faire du design de crise, des réalisations où il y a peu d’argent, cela pousse à chercher des idées, elles apparaissent plus fortes. Parfois, quand il y a un budget conséquent, le fait d’aller chercher des matériaux nobles, ou coûteux, prend le dessus sur la créativité. »

canape orange design

Un design libre

Quand on lui demande s’il existe encore un domaine qu’il rêverait d’explorer, il répond spontanément : « J’adorerais dessiner une voiture. Pour retrouver une esthétique, comme Marc Newson l’avait fait, malgré de petites erreurs comme son coffre en tiroir! Aujourd’hui les voitures sont assez anonymes, sans personnalité. On veut faire des voitures qui plaisent à tout le monde, mais à chasser trop large, on ne chasse plus rien! Il n’y a plus de parti pris, tous les véhicules se ressemblent, il n’y a pas d’identité à mon sens. J’aimerais faire un prototype, juste pour proposer une approche stylistique plus pertinente. »

Ambiance HULK

Ce qu’il aimerait aussi, c’est « faire un petit hôtel », se libérer des contraintes, par exemple, de grands groupes internationaux, où « tout doit être conforme en termes d’usage et d’utilisation, où l’on doit composer entre les stéréotypes projetés – faire que ce soit plus “parisien” », se libérer aussi d’une certaine idée de l’identité française, à la limite de la baguette de pain et du béret pour certains clients étrangers, ou dépasser les bémols mis dans un esprit de consensus atone : « Le designer est justement là pour dépasser la ligne blanche, pour enrichir la ligne fixée, que ce soit pour un hôtel ou une tasse à café! » Il insiste sur la notion d’expérience et de culture, le designer est là pour remettre en cause les habitudes, les clichés, et les ouvrir à d’autres références, comme on s’envole d’une base classique une fois qu’on l’a bien digérée. « C’est comme un chef, pour être novateur en cuisine, il faut une éducation du goût, du dosage, de la surprise. On ne devient pas un grand chef uniquement avec des mélanges surprenants. Sans les bases, on n’avance pas. » Attention, il n’a rien contre les autodidactes – « Je vous rappelle que Le Corbusier n’avait pas fait d’école d’architecture! » – mais on n’avance pour Christian Ghion qu’en connaissance du passé, la culture aide à ne pas reproduire les erreurs, ou à dépasser les bases. Il reprend l’exemple de la Louis Ghost de Starck : « Un trait de génie, prendre une icône qui parle à tout le monde, qui fait partie d’une culture globale, et la transplanter deux siècles plus tard! »

vase_la vie en rose

Le facteur humain

Ce qui frappe chez Christian Ghion, c’est sa façon de présenter ses projets en les liant quasi systématiquement à des rencontres humaines et à des savoir-faire d’excellence. « J’adore la gastronomie, c’est un des milieux que je respecte le plus. Les grands chefs viennent souvent de milieux modestes, ils ont commencé à travailler très tôt, il y a tout un vocabulaire militaire, on parle de “brigade”, de “chef”, qui évoquent une discipline nécessaire, un travail dur, à la force du poignet. Je suis d’ailleurs fasciné par les Meilleurs Ouvriers de France, qu’ils soient en cuisine, en ferronnerie, ou autres. Leur excellence démontre des qualités professionnelles et humaines, c’est ce que l’on ressent en les rencontrant, des profils d’hommes exceptionnels. » Suivant cette logique , Christian Ghion a d’ailleurs toujours œuvré pour le rapprochement entre artisans et designers, à l’image d’un maître d’œuvre qui n’oublie pas combien le maître d’ouvrage est nécessaire pour donner corps à des idées : « Il y a eu un temps où les designers qui avaient une visibilité avaient tendance à oublier que, sans l’expertise des artisans, leur produit n’existerait pas.

tasse

Et aujourd’hui il y a des artisans qui sont devenus des stars, qui ne travaillent plus qu’avec des designers! » Le contact des céramistes, métalliers, verriers, lui est donc familier. « La rencontre enrichit les deux. La culture du designer profite au savoir-faire de l’artisan et vice versa. Le designer vient parfois bousculer ses habitudes, lui permettre de s’échapper des règles, d’expérimenter, même s’il y a des ratés et des progressions. Ce sont deux mondes qui se rencontrent autour d’une matière. » Il loue cette perméabilité et ne manque pas de visiter des usines, des ateliers, de participer à des workshops comme il l’a fait récemment à la Verrerie de Saint-Just, et dont on devrait voir les résultats lors de la prochaine biennale de design de Saint- Etienne. S’il n’a pas de matériau de prédilection, il avoue être fasciné par le verre, la magie de voir cette pâte brûlante prendre forme dans une subtile rencontre d’aléatoire et de savoir-faire. « J’ai eu la chance de faire de belles rencontres, c’est très dur de se faire confier des premiers projets. Les éditeurs ont souvent le pli de prendre pour faire une chaise un designer qui en a déjà créé. C’est pareil pour l’architecture intérieure, j’ai eu de la chance que Pierre Gagnaire me fasse confiance pour le Gaya, mon premier restaurant. C’est difficile pour ceux qui se lancent. »

salon design

Si sa nature de bon vivant transparaît dans les nombreuses métaphores culinaires qu’il emploie sans cesse pour étayer ses propos ( il parle de « recette » pour la fabrication, d’« ingrédients » et de « saveurs »), ce grand bonhomme qui travaille pour des pointures internationales n’en perd pas pour autant une certaine conscience sociale, et imagine, pourquoi pas, dessiner un jour pour une compagnie aérienne des sièges-couchettes pour les classes éco de long-courriers : « Je suis sûr que c’est techniquement possible, après j’imagine que cela interrogerait le service en business. » Un homme nature, simple et modeste, qui communique instinctivement sa générosité aux courbes de son design.

 

Nathalie Degardin

 

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