Des créations intégrées dans des collections prestigieuses, un positionnement international, Dan Yeffet n’en garde pas moins la tête froide. Tout en se préservant un contexte de travail harmonieux, il revendique la volonté d’explorer tous les champs du design. 

Samuel Lehuede

C’est au cœur du viaduc des Arts, à Paris, consacré aux métiers d’art, que Dan Yeffet a installé son studio, un espace baigné de lumière. D’emblée, le visiteur repère ses principales créations, exposées avec des moules en bois qui rappellent l’étonnant volume des luminaires en verre. Au sous-sol, l’atelier rassemble pêle-mêle établi, imprimante 3D, petites maquettes et prototypes à l’échelle 1/1… et un punching-ball sur lequel l’équipe se défoule ! À l’étage, Dan Yeffet réunit son « quatuor rapproché ». Lui qui a longtemps travaillé avec d’autres – comme Arik Levy – tient à garder une structure à taille humaine : « Pour moi, c’est important que l’on vienne travailler avec envie, en confiance, que l’équipe soit soudée. »Avec la quarantaine et quelques belles années d’expérience, il sait ce qu’il prime dans la vie. Derrière son regard attentif, on sent avec pudeur que son parcours est, comme celui de tout un chacun, nourri de joies comme de déceptions, « Le milieu n’est pas facile, il y a des ego surdimensionnés », qui rendent paradoxalement fortes et durables les belles amitiés. À ce détail près que Dan Yeffet est un nomade dans l’âme.

Causeuse Chit Chat, tabouret Belly et portemanteau Ted, La Redoute avec Gallery S. Bensimon, 2014.
Causeuse Chit Chat, tabouret Belly et portemanteau Ted, La Redoute avec Gallery S. Bensimon, 2014.

Après des études en design à Jérusalem, il intègre la Gerrit Rietveld Academie à Amsterdam, où il monte un premier studio, avant de rejoindre Paris, il y a dix ans. Un parcours qui l’inscrit dans un travail au-delà des frontières, que ce soit dans les commandes ou dans son réseau de fabricants, en lui donnant une vision multiculturelle du design : « Si les Hollandais apprécient un design plus conventionnel, les Français sont adeptes d’un design plus compliqué, ils ont besoin d’une dimension narrative, il faut qu’un objet raconte une histoire à laquelle ils vont adhérer. Les Américains, eux, ont tendance à considérer en premier la forme, l’esthétique et le volume. Mais depuis une décennie, les lignes bougent, c’est vraiment l’ère du mix and match. » Selon lui, l’avantage, c’est une forme de prise de conscience et de curiosité pour ce qui se fait ailleurs ; l’aspect négatif, c’est la disparition des différences, des particularismes : « Quand on ouvre un magazine, à Paris comme à New York, tout se ressemble, c’est le même langage partout. Et ça se ressent dans les demandes quand on vient nous trouver : “Je veux une lampe comme X l’a faite, mais différente.” Je dois interpréter ce que les gens veulent ! »

Coupe Embedded, Collection Particulière, 2014.
Coupe Embedded, Collection Particulière, 2014.

Avec une sincérité désarmante, il vous livre : « J’essaie surtout de ne jamais perdre de vue pourquoi je crée. C’est un luxe de pouvoir vivre du design aujourd’hui, c’est une lutte constante pour exister. » Selon le designer, compte tenu de la production actuelle, la fonctionnalité est assurée, et si les gens achètent un objet, c’est pour l’émotion qu’ils ressentent devant lui : « J’essaie que mes objets soient sensuels, qu’on ait envie de se les approprier. Certes, je crée aussi avec mon inconscient, ma mémoire collective. En fait, c’est un peu comme si je me retrouvais avec une boîte de Lego devant moi, des matériaux, des techniques à disposition, j’assemble avec ma sensibilité, et c’est le partage de cette émotion, une sorte d’empathie, qui fait qu’une personne va avoir envie de notre création. » Comme un éternel enfant de la profession, il revendique le plaisir d’explorer. Et par-dessus tout rejette l’idée d’être rangé dans une catégorie : « En tant que designer, je me sens en recherche constante, c’est toute la magie de la profession, expérimenter les usages, les formes, les approches, chaque projet est nouveau. On est sans cesse en train de redéfinir, de se réapproprier, de réexplorer. »

Avec amusement, on note que si sa carrière a effectivement commencé avec une spécialisation en impression 3D, comme un pied de nez, Dan Yeffet effectue un virage à 180° : « On redécouvre l’impression 3D en France, moi, ça fait dix ans que je l’explore ! J’étais très spécialisé, mais j’ai réalisé que le monde n’était pas prêt, on manque de dix ans de recherche, pas forcément sur la forme, davantage sur le matériau. J’ai glissé progressivement de la technologie vers un travail plus artisanal, comme un retour aux fondamentaux. Bien sûr, nous utilisons encore de la 3D pour des prototypes, mais je me suis rendu compte que les objets n’ont vraiment pas le même charme. »

Qu’il explore le verre, la pierre ou le bois, il y a une certaine rondeur dans ses dessins. Luminaires purs, tables basses ou causeuses revisitées, coupes très esthétiques, un travail graphique allège les structures et renforce la perception du matériau, comme une invitation à le contempler ; un talent maintes fois récompensé et sollicité par des éditeurs divers, de Roba à La Chance en passant par Poliform ou Haymann Editions. Et 2015 s’annonce un cru prometteur : une première collection pour la Gallery S. Bensimon (« C’est un peu mon parrain, ils ont été fidèles depuis le début »), mais aussi une seconde pour la jeune et créative maison d’édition française Collection Particulière ! 
Le salon de Milan devrait également dévoiler sa collaboration avec Wonderglas

 Nathalie Degardin

Vous avez aimé cet article ?
Ne manquez pas les autres articles en vous abonnant à notre newsletter !