Il s’est fait connaître en cosignant des pièces avec Philippe Starck. Et depuis quelques années, Eugeni Quitllet travaille en solo, avec une énergie créative toujours fascinante, un pied bien ancré dans le présent, l’autre dans le futur.

Eugeni Quitllet

Portrait
EUGENI QUITLLET BY RAINER HOSCH
© Rainer Hosch

 

Enfant, à l’âge des « Pourquoi ? » et des « Comment ? », on imagine qu’Eugeni Quitllet devait être épuisant pour ses parents. Ce designer à la curiosité insatiable semble constamment se remettre en question, ce qu’il souligne bien volontiers en évoquant l’une des dernières créations présentées au Salon de Milan, Tabu : « Je repars toujours des questions quand je commence un projet. » En l’occurrence ici, une chaise : « Un dossier doit-il être forcément droit ? et d’abord, qu’est-ce qui fait un dossier ? On constate que c’est a minima une forme d’appui issue de l’assise. On peut donc imaginer qu’elle prend racine dans l’assise. » De ce point de départ est née l’idée d’avoir différentes formes de confort, donc de dossiers, et de les travailler dans différents matériaux : « On peut passer du bois massif au polycarbonate. »
Tirer les possibilités au maximum, ne pas répéter les choses qu’il sait déjà faire, c’est son credo. Être designer, c’est donc avant tout innover ? « Aujourd’hui, quand on crée, il faut qu’on parle de quelque chose de nouveau. C’est un grain de futur, la forme que l’on a travaillée. Le designer est là pour agiter les choses, pour qu’elles ne restent pas dans une stagnation. »

lampe bougies
Kartell Goes Bourgie, la version d’Eugeni Quitllet pour fêter les 10 ans de la Bourgie.

S’il concède qu’il a une énergie comparable à celle « d’un enfant qui joue », il ne se considère pas comme un expérimentateur : « Je pars d’une théorie, d’une analyse, ça a l’air d’une métaphore, mais le résultat est tangible. En tant que designer, ce n’est pas de rester dans le concept qui est intéressant, c’est d’aller vers les solutions. »Et pour avancer, son secret, c’est depuis toujours de revoir les choses de façon plus ouverte avec les nouvelles technologies, avec des exigences de qualité. Chaque projet a son lot de défis : « À chaque fois, à la fin, on se dit qu’on a encore réussi à doubler la réalité ! » À titre d’exemple, encore Tabu, un projet simple et complexe à la fois : « C’est une métaphore ; on travaille avec la plus haute technologie – celle de la nature – et avec l’humain et la robotique. C’est une chaise qui pourrait être réalisée en plastique, mais qui, en bois, ne pourrait pas être réalisée par un humain. C est l’opposé du virtuel : on naturalise l’industrie car la forme est inspirée de la nature, comme si le dossier poussait d’un noyau placé dans l’assise. Ce n’est pas parce que c’est une matière synthétique que cela doit être moins naturel. »

AliAs, fauteuil Elle Une assise aux courbes douces, qui se décline aussi bien en aluminium, plastique, tissus et cuir.

Dans ses projets précédents, il évoque avec une fierté particulière la chaise Silk de Kartell : « On a voulu traiter le plastique comme un tissu, comme de la soie. Aujourd’hui encore on est en train de réfléchir pour effacer les moindres marques de moulage, pour travailler une paroi transparente afin de renforcer cette sensation de flotter dans le vide. »

Lampe
Kartell, Light-Air, une lampe à poser qui s’amuse avec nos perceptions, et qui a nécessité pour sa réalisation des prouesses technologiques.

Comme un contrepied à son rôle de créateur de biens, ce jeu de disparition des repères est récurrent dans son travail : la lampe Light-Air semble aussi en lévitation, une pièce concentrée dans un espace vide qui est aussi une prouesse technologique. La lampe disparaît en elle-même, simplement symbolisée par la présence de l’abat-jour, l’empreinte de la lumière : « Comme les choses sont matérielles, j’aime dans mon travail exprimer ce qui est nouveau, une non-gravité, créer des objets qui semblent libérés de leur poids. » La lampe K-Ray de Flos, c’était aussi un jeu : « On part d’une forme organique qui communique avec la paroi intérieure, comme une sorte de nœud de Möbius, on ne sait pas où il commence, où il finit. J’ai aussi fait cet exercice avec la montre, en enlevant le centre, j’aime enlever l’indice du temps qui tourne autour du centre. »
Parce que Eugeni Quitllet en est convaincu, la vraie tendance aujourd’hui, c’est une envie d’émotion, un besoin de ressentir qui va au-delà de la fonction de l’objet : « L’objet pour l’objet n’a plus de sens. Il y a une recherche d’interaction avec la matière, on est dans une démarche d’évolution de la consommation. » Plus que de la customisation, la personnalisation vient dans le ressenti, dans les choix offerts au consommateur : « Aujourd’hui je suis obligé d’avoir une réflexion plus profonde, un investissement. Dans le design, ce qui est intéressant, c’est de donner des options ; du moment qu’on fait une réflexion, on ne peut pas 
la limiter à une seule option. »

Vondom Collection
Vondom Collection

Ainsi, pour Vondom, il crée aujourd’hui la collection Bum Bum avec une démarche particulière : plus que créer un mobilier, c’est proposer une atmosphère. « Pourquoi irait-on faire un canapé de plus ? Je n’essaie pas de faire des meubles mais des instruments dont les gens s’emparent. Alors j’ai décidé de retourner la situation, dans cette collection l’objet devient lui-même la source de lumière et de musique. C’est l’intérêt des formes tubulaires. On crée une enceinte Bluetooth pour l’extérieur. Et on aura aussi des lumières. Ce sera disponible début septembre, avec neuf nouveaux produits. On a travaillé en injection plastique et en rotomoulé. Tous les protos sont prêts, actuellement on ajuste techniquement le son. » Un pas de plus vers le futur, en imaginant pour l’outdoor une gamme de meubles connectés, qui participent activement à des moments de détente, de convivialité, qui vont au-delà de leur fonction première d’accueillir un corps au repos, et qui laissent aussi une liberté d’utilisation et d’interprétation de par leur forme originale.

couverts
Air France collection with IPI

Ce souci de préserver l’âme et l’esprit d’un « objet vivant » anime l’ensemble de ses créations. Que ce soit avec le couteau L’Âme pour Christofle, qui exprime cette volonté d’épurer le métal, ou avec la collection de couverts pour Air France, tout en poésie, une autre aventure aux contraintes précises. « Quand on travaille avec une compagnie aérienne, on sait que c’est destiné à un usage fermé, interne. Le design doit être orienté, il y a une économie du plastique pensée au gramme près. Tout a été calculé pour que ce soit rentable, un gramme a une répercussion sur les combustibles dans l’air. Mais au-delà de ça, il faut garder de la poésie, de l’émotion, à travers une finition porcelaine pour les assiettes, ou des couteaux dont la forme semble dessinée par le vent, l’imaginaire des enfants. Du coup, on a épuré au maximum les objets, et on y a injecté de l’air pour retrouver de vraies dimensions : on économise une matière pure et on garde un volume acceptable à l’usage. Et de ce principe a découlé un cycle de matière facilement recyclable : c’est incroyable de penser que l’air restitue la matière, on passe du ciel à la terre. »

Chaises extérieurs
Dedon, collection IN JOY Une collection destinée à l’outoor, conçue dans l’esprit des terrasses de bistrot.

En ce moment, il développe la collection In Joy pour Dedon : une chaise, une table, en hommage au bistrot, aux terrasses des villes de New York ou d’Ibiza, comme un lieu de rêve et d’échange, une projection fantasmée du voyage… à domicile. Il est également très engagé dans le projet de la Jeune Rue, à Paris, où il s’occupe du design intérieur d’une fromagerie : « C’est peut-être la plus belle aventure design du moment. C’est une chance énorme, on y travaille, on dessine les détails. Si au départ j’ai une formation en design d’espace, j’ai surtout travaillé l’objet, avant. C’est mon premier projet dans ce domaine depuis longtemps.

 

Je me devais de réfléchir, d’aller plus loin que le standard, cela donne cette allure de carte blanche, c’est un ensemble, des vases communicants, avec toutes les exigences des métiers. »

Vases transparents
Kartell, Shine collection jeu de transparence entre contenant et contenu.

Puis il reprend : « Certes, on ne peut pas tout faire, on s’oriente sur d’autres matières et d’autres formes quand on a l’impression d’avoir fait le tour d’un projet…. Mais je n’ai pas de frontières, j’ai envie de poser partout mon grain de sable 
du futur. »

Vase transparent
Kartell, Shine collection jeu de transparence entre contenant et contenu.
Horloge
Kartell, O’Clock , une horloge déclinée en blanc ou en noir.

 

Nathalie Degardin

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