Directeurs artistiques ? Designers graphiques et objets ? Le duo Ich& Kar affiche depuis vingt ans une liberté de ton rafraîchissante. Rencontre avec Hélèna Ichbiah, femme de lettres et de lignes.

Rien n’indique que cette maison au cœur de Montreuil soit bien l’atelier du célèbre duo. En même temps, rien ne leur ressemble tant : car Ich & Kar, c’est avant tout une affaire de famille, non seulement parce que Héléna Ichbiah et Piotr Karczewski forment un couple dans la vie privée, mais aussi parce que du studio-atelier est à l’étage, au cœur de la demeure. Sur les étagères et les bureaux, des prototypes de vases et de figurines jouxtent des post-it couverts de notes, des planches tout droit sorties de vieilles grammaires d’école primaire, des posters, de caractères typographiques stylisés : une mine d’idées et de projets, de l’énergie à revendre, et une sensation de dictionnaire à ciel ouvert, comme si les mots prenaient magiquement forme dans la maison.

Ich & Kar arbre bijoux
Quand elle travaille, Héléna Ichbiah adore par-dessus tout « faire des listes, des catalogues de mots à la Prévert ! » Pour elle, la manière d’exprimer l’idée est intrinsèque à l’idée, d’où l’importance de créer de véritables champs sémantiques pour cerner l’univers des clients. Et ils sont légion : de Londres à New York en passant par le Mexique, le duo est consulté dans le monde entier. Lui est plutôt dans la sculpture, la vidéo ; elle, recherche la patte, le graphisme, l’identité visuelle à inventer qui fait sens et va donner une cohérence à la communication de ses clients. « En tant que designers, et designers graphiques, notre direction artistique est un travail sur  » l’image d’une idée « . »
Franche, souriante, Héléna Ichbiah feuillette les 9 volumes de leur book pour commenter leur parcours. Pour elle, un travail d’identité visuelle est bien plus que la création d’un logo ou d’un monogramme. « Il faut limiter la paresse que l’on peut trouver dans le branding ; chercher l’univers de la marque avec son code, c’est un ensemble bien plus riche. On met en forme une histoire, un univers, c’est en cela que l’on est designers. On travaille en équipe avec le client ; plus on est dans son histoire, plus ça fait sens. »
Il en est ainsi de leur collaboration avec Sketch, salon de thé londonien le jour, club la nuit. « On voulait retrouver la marque très british des dandys qui vont au club, avec une touche d’humour élégante. On recherchait la note décalée de ces personnes oisives, qui n’ont pas de problème particulier. » Chaque détail est soigné, et inscrit dans un cadre cohérent ; du menu inséré dans un livre au coffret d’invitation, tout est travaillé dans la subtilité, mélangeant un univers vintage des années 1920-1930 et un ton surréaliste. Des sacs en papier aux petites histoires décalées imprimées sur les torchons, Ich & Kar travaille une déclinaison dont la force est de ne jamais être répétitive, et c’est en cela qu’on peut concevoir leurs objets de communication comme autant de séries limitées. « J’aime les signes de reconnaissance, mais cela doit être léger, un clin d’œil familier. Quand le ton est donné, je trouve sympa de se permettre des surprises, de pouvoir changer un langage » : ainsi le packaging gourmand de la boîte de petits macarons tranche-t-il avec le sac vintage qui l’emporte.

 

« On va jusqu’au bout du processus », que ce soit pour donner une nouvelle vision aux produits laitiers, avec la Milk Factory ou pour leur collaboration avec l’hôtel-restaurant Troigros de Roanne, « j’avais envie que le menu participe de l’expérience, que la carte fasse partie du décor, et on a travaillé sur un accord de couleurs. »
Hôtel, restaurant, édition, chocolatier mexicain, la particularité du duo est de travailler autour de la gastronomie, jusqu’à inventer sa propre gamme de jus de fruits et de confiture. Mais cette appétence pour la bonne chère va de paire avec le goût des matières. Sérigraphie sur une ardoise pour India Mahdavi, papier peint Like Wood travaillé pour recréer le toucher du liège, ils ont à cœur le choix des supports, la qualité de l’impression, créant de véritables objets designés. Pour leur partenariat avec la Tools Galerie, le défi était de taille : « On voulait que les cartons d’invitation créent une petite collection, qu’ils parlent de chaque exposition sans la raconter, comme s’il était en fait une énième pièce de chaque événement. » Jouant sur les matières en fonction des thématiques présentées, ils transposent l’univers de chaque exposition sur un même format, inventant, à la manière d’un work in progress, une série limitée en édition spéciale.
Ainsi, de l’assiette So hot pour le Paris des chefs – qui blanchit avec la chaleur – à la série de figurines Chapeau, chaque famille d’objets, chaque conception graphique fait partie de leur vocabulaire de designers. Une patte inscrite jusque dans le béton, avec Particule 14, lors de la dernière Biennale du design de Saint-Étienne. Répondant à la thématique de l’empathie, ils proposent le Mur des Jubilations : « Soyons honnêtes, le béton est un matériau triste pour la majeure partie des gens. Il n’y a que les bobos qui arrivent à rendre beau un truc horrible ! Alors pour l’exposition, on s’est dit : autant faire un mur qui fasse du bien ! » Avec ses déclinaisons de rires gravés, comme un fou rire qui se propage, ce clin d’œil enthousiaste fonctionne, et une fois de plus, vient prendre le contrepied de l’image classique suscitée par la matière. Déjà en 2008, alors lauréats du WallPaper Lab, ces magiciens habillaient la nuit de poésie, avec des papiers peints à encre phosphorescente qui s’alimente de la lumière naturelle ou artificielle.

Durant la Paris Design Week, ils sont encore au cœur d’une première, avec Little Robert, vente privée qui réunit de l’excellence transversale, (bijoux, céramistes…) Ainsi, qu’il fasse la signalétique de Louis Vuitton ou l’habillage des DVD d’Arte, l’engagement du duo est entier et global, jusqu’à prescrire le nom même d’un l’hôtel, comme le Condesa df de Mexico. Peu leur importe qu’on les copie. Avec fierté, Héléna Ichbiah souligne que « si d’autres se l’approprient, c’est que l’idée a fait son chemin ». Avec cette impertinence élégante, comme les menus pop up de Sketch qui s’ouvrent en déployant des fourchettes, ou la pseudo reproduction des Pages jaunes au dos des menus du restaurant Derrière, leur talent rend la vie légère et brillante. Graphique ou objet, leur design est assurément une chanson douce.

Nathalie Degardin

Vous avez aimé cet article ?
Ne manquez pas les autres articles en vous abonnant à notre newsletter !