Artiste designer, ou designer artiste ? David Elia a fondé le studio Da Gema pour éditer des créations un rien subversives… Design@Home est allé à sa rencontre :

David Elia : l’importance de la dimension narrative

Comment définiriez-vous les rôles respectifs de l’art et du design?

L’art interroge le spectateur dans tous ses rap- ports avec l’univers. Dans le design, il y a une recherche centrée à la fois sur les aspects es- thétiques, fonctionnels, techniques et environ- nementaux de l’objet, mais aussi sur ses finali- tés culturelles, sociales et économiques. Le but de l’art est différent de celui du design, qui en premier lieu doit être fonctionnel. Si une chaise ou un bâtiment n’a pas de finalité utilitaire, qu’il est conçu simplement dans un but artistique et esthétique, cela n’a pas de sens.

Selon vous, une création conçue en pièce unique ou en série limitée peut-elle être encore enregistrée comme une création design ou devient-elle une œuvre d’art?

Lorsqu’une pièce est fabriquée en très peu d’exemplaires, voire en pièce unique, cela de- vient comme une œuvre d’art, dans la mesure où l’on retrouve une dimension authentique de « fait main ». Des caractéristiques qui souvent peuvent se perdre si ces créations sont pro- duites dans une démarche industrielle.

À quel moment et pourquoi une création design devient-elle pour vous une œuvre d’art?

Quand la dimension narrative devient plus importante que la préoccupation esthétique et fonctionnelle. Ou bien quand le « fait main » est intentionnellement omniprésent.

Qu’est-ce qui différencie l’objet de luxe de l’œuvre d’art ?

L’objet de luxe est quelque chose d’usuel, qui a une fonction utilitaire et qui s’insère dans le marché commercial du luxe. L’œuvre d’art, de nos jours, peut être aussi perçue comme un objet de consommation de luxe, définie par son prix. Cela peut devenir comme une forme de « consommation du divertissement ». Il y a beaucoup d’ambiguïté sur ce sujet.

Assise déforestation, la base bleue symbolise le marquage des gardes forestiers des arbres qu'il ne faut pas abattre.
Assise déforestation, la base bleue symbolise le marquage des gardes forestiers des arbres qu’il ne faut pas abattre.

De quelle manière les courants artistiques peuvent-ils inspirer des créations design ?

Il est important pour un designer, ou pour un architecte, d’avoir une certaine sensibilité et/ ou une capacité à basculer de l’art au design. Tel Oscar Niemeyer, qui était un grand archi- tecte et qui faisait aussi beaucoup de dessins de paysages inspirant le design de ses bâtiments. Il disait d’ailleurs que son travail était inspiré par les lignes de l’horizon que tracent les mon- tagnes au Brésil ainsi que par les courbes du corps de la femme. Autre exemple, Burle Marx, un grand paysagiste brésilien, qui était aussi engagé dans l’art à travers ses peintures moder- nistes, lesquelles devenaient en quelque sorte comme des études préalables pour ses projets de jardins. Il y a également le travail d’Alessan- dro Mendini avec la chaise Proust. Mendini s’est inspiré d’une peinture pointilliste de Paul Signac, notamment pour l’étude de la surface de sa chaise.

Les créations design peuvent-elles inspirer de nouvelles démarches artistiques ?

Dans l’histoire de l’art, il y a eu des artistes importants qui se sont lancés d’une manière ou d’une autre dans des créations de meubles, notamment Donald Judd. L’artiste américain Richard Artschwager, lui, créa intentionnelle- ment des meubles sans aucune fonctionnalité. Autre exemple, le Chinois Ai Weiwei, avec ses créations aux tabourets, en hommage au pas- sé et aux traditions qui disparaissent de la vie quotidienne chinoise. Doris Salcedo, l’artiste colombienne qui utilise souvent des chaises en bois dans ses créations, évoque d’ailleurs à pro- pos de son travail : « Je ne travaille pas le bronze ou le marbre, mais des matériaux plus ordinaires. Ils vous montrent à quel point l’être humain peut être fragile. Je parle de la fragilité d’une caresse pas- sagère. Si nous étions capables de comprendre cette fragilité inhérente à la vie, nous serions peut-être de meilleurs êtres humains. »

Le design peut-il bousculer le regard, à l’instar d’une œuvre d’art ?

Oui. Je trouve que l’œuvre d’art bouscule le regard en tant que révélateur de mode de vie et de problèmes de la société, surtout quand ça touche à l’inconscient collectif des gens. Pour le design, c’est aussi valable, en tenant compte d’une démarche qui est encore plus tangible, c’est-à-dire à travers des objets fonctionnels.

Propos recueillis par Nathalie Degardin.

photo à la Une : Anna Carnick

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