Avec sa collection Les Nécessaires pour Hermès, Philippe Nigro a frappé les esprits cette année. Cité par ses pairs parmi les créateurs marquants de 2013, il présentait une première  rétrospective présentée en janvier 2014 à Maison & Objet.

Indépendant depuis 1999, Philippe Nigro présente un parcours qui d’emblée suscite le respect. Formé aux côtés de Michele De Lucchi, à 38 ans, il présente un éventail de collaborations aussi diverses que prestigieuses : Foscarini, Ligne Roset, Nube, Serralunga, Glas Italia, auxquels se sont récemment ajoutés Hermès et Baccarat.

Lanterne de Nigro
« Céleste », lanterne collection, Baccarat 2013

Il le précise, cette plongée simultanée dans l’univers du luxe « est une coïncidence. Je tiens à continuer avec des interlocuteurs très différents les uns des autres ». À en juger le succès de ses Nécessaires pour Hermès, largement salués au dernier Salon de Milan, bien lui en a pris. Pourtant, cette collaboration relevait au départ du défi : celui de poursuivre une collection d’objets commencée par Enzo Mari ou Citterio. « La question de départ était : qu’est-ce qui pouvait manquer ? C’est l’équipe d’Hermès qui m’a poussé sur ce thème des objets satellites, ces objets du quotidien qui fusionnent, aux fonctions très précises, très claires, par rapport à la compréhension, dans la typologie des objets du XVIIIe siècle, utiles et fonctionnels, qui offrent un service. »

nigro
Puzzle, Des jeux de lignes, dans un esprit vintage et inspiré d’art optique. Foscarini, lampe Nuage, 2012-2013

Il est ainsi parti sur des créations petites, compactes, des compléments de ce qui existait déjà, comme les canapés par exemple, tout en restant dans l’esprit de la maison. Car en travaillant pour un client avec une image aussi marquée par un savoir-faire, on investit une histoire séculaire, et il faut y trouver sa place. La première démarche a donc été de s’imprégner de ce passé, et des métiers associés : « Ils ont une sorte de conservatoire, des archives géantes dans lesquelles des prototypes sont accumulés depuis un siècle ! Et en le visitant j’ai perçu leur véritable essence, la qualité certes, et ce souci permanent de la fonctionnalité, avec un humour légèrement détaché. C’était une vraie découverte, à côté de cette image de luxe et de savoir-faire que j’en avais. Mon interprétation a donc porté sur ce côté légèrement ironique, qui caractérise pour moi fortement Hermès, en apportant une attention particulière aux détails. Il y a une sorte de désinvolture élégante, un souhait de ne pas trop se prendre au sérieux. » Comme une fausse superficialité, puisqu’il y a la fonctionnalité et la qualité derrière. Lorsqu’on intègre une collection, une autre contrainte concerne le choix des matériaux : le délicat arbitrage d’innover tout en étant dans la continuité, donc de trouver les matières qui vont dialoguer avec les productions antérieures.

philippe nigro
Hermès, collection « les nécessaires » Carrés d’assise : une réinterprétation du carré d’Hermès.

« J’ai choisi le noyer canaletto, un matériau noble, d’une couleur et d’un veinage doux…, il arrive à s’intégrer à de nombreux matériaux, et notamment, dans ce cadre, avec les tissus de la maison. Comme j’ai pu le faire avec les assises (qui reprennent le fameux carré d’Hermès), ou le paravent Partition. » Une collaboration qui a tout de même demandé deux ans pour présenter un jeu de 9 pièces, et qui a vu Philippe Nigro dialoguer de façon intense avec des selliers, gaineurs, ébénistes…

Canapé de Nigro
une question de point de vue, Philippe Nigro joue sur la profondeur de l’assise et une idée de légèreté en repensant la structure sur le modèle des pilotis. De Padova, sofa Pilotis, 2012-2013

Son expérience importante en design mobilier, tant en indoor qu’outdoor, l’avait déjà porté à travailler sur des matériaux très différents : métal, verre, bois, tapisserie. « En fonction des clients, on choisit les matériaux, j’ai travaillé avec les plus traditionnels. Ce que j’ai apprécié particulièrement dans mon travail avec Baccarat, c’est qu’il faut beaucoup d’imagination pour se projeter sur le résultat final. On ne voit le résultat en 3D qu’au dernier moment ! Jusqu’au bout on ne sait pas ce que ça va donner. »

Bibliothèque de Nigro
Une structure en noyer apparente : on retrouve la marque du designer dans son traitement des lignes. Ligne Roset, fauteuil Flax, 2010

À l’écouter, on sent combien ce que Philippe Nigro aime dans son métier, c’est avant tout multiplier les expériences diverses, à l’image de sa production, qui va du luminaire au canapé outdoor, en passant par la redéfinition d’un concept de rangement, de bibliothèque ou de suspension aérienne et ce qui lui vaut un soutien régulier du VIA pour le caractère prospectif de ses projets. C’est ainsi qu’il pointe la situation paradoxale du design, entre une fonction innovante et rassurante : « Aujourd’hui, les gens se mettent des priorités par rapport au contexte : ils veulent du long terme, ce qui va durer dix ou quinze ans, on va au plus simple. On est moins dans l’achat coup de cœur que dans l’achat raisonné. » Cela expliquerait-il cette tendance néorétro qui viendrait prendre la suite de la déferlante vintage ? Prudent, il poursuit : « Ce que recherchent les gens, ce sont des choses rassurantes, utiles, le vintage plaît car ce sont des objets faciles à interpréter, il véhicule des formes rassurantes. Les objets design sont des plus culturels, des objets aptes à bien vieillir, dont les formes restent intemporelles. »

Table Nigro
Hermès, collection « les nécessaires » Cabriolet, ottoman, paravent Partitions, groom, tables à cachette, vestiaire.

D’où cette collection judicieusement baptisée « Les Nécessaires », entre repères connus et clin d’œil novateur, comme ce Groom multifonction, à la fois portemanteau et miroir, et ce cheval d’arçons, incongru et noble, redoutablement efficace avec ses nombreux tiroirs. Si l’on évoque ses produits qui ont intégré des collections muséales – divans Intersections devenus Confluences édités par Ligne Roset, entrés dans la collection du FNAC et du musée des Arts décoratifs ; T.U. (Ligne Roset) et les chaises Twin-Chairs dans celle du Centre Pompidou –, Philippe Nigro précise : « Le design industriel dépend de la réalisation de pièces en nombre, le design de galerie est plus proche d’une démarche artistique, il donne naissance à des pièces uniques, voire à des séries très limitées.

Etagère de Nigro
Principe détourné, Un jeu de plein et de vide, des lignes qui dansent pour une étagère dynamique ! Skitsch, bibliothèque Grandi Squilibri, 2010

En même temps, avoir des pièces de l’univers industriel qui intègrent des collections muséales, c’est aussi un signe que la discipline est reconnue comme élément d’un patrimoine culturel, au même titre que l’architecture ou le graphisme. Ce sont des pièces qui documentent notre histoire, et nos connaissances. »

En janvier, Maison & Objet lui consacre une rétrospective, une première pour lui. « C’est l’occasion de faire un choix de pièces significatives, avec le défi de capter l’attention sans ennuyer. » Et ce sera aussi l’occasion de dévoiler de nouvelles créations – attendues – pour Cinna-Ligne Roset, avec a priori une lampe, une table basse et un canapé. Vous l’avez compris, en 2014, il faudra encore, et nécessairement, compter avec lui !

Nathalie Degardin

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