Depuis quelques années, les éditeurs relisent leur catalogue et revisitent des masterpieces qui avaient échappé à la couleur en les reboostant à coups de tonalités détonantes.

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Cassina, fauteuil LC2, création Le Corbusier, Pierre Jeanneret et Charlotte Perriand, à partir de 3 110 €

Il fut un temps où, comme dans les films et les photographies d’antan, la vie se projetait en noir et blanc ! C’était le temps d’avant. Avant le technicolor, la télévision couleurs et le consumérisme triomphant. Avant les nuances Pantone, le Formica, le pop et le plastique, Memphis et le fluo. Un temps que les moins de 50 ans ont à peine connu, où la couleur, sans être totalement étrangère au design, adoptait la tonalité des matériaux. Le bois, évidemment, et ses nuances infinies, l’acier (chromé ou non), le verre, les cuirs et les tissus discrètement déclinés, entre nuit et brouillard, dans une palette accrochant des gris, des beiges et des grèges de bon ton. Même les noms des grandes figures de la première moitié du xxe siècle invitent à la discrétion, prenez celui d’Eileen Gray ! Bien sûr, aux confins de l’art et du design, il est des créateurs qui, avec un temps d’avance, osèrent très tôt les couleurs primaires, Gerrit Rietveld avec sa Red and Blue Chair (1917), pour n’en citer qu’un. Des pièces remarquables faisant figure d’exception.

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Cassina, chaise Zig-Zag, création Gerrit Rietveld, à partir de 1 110 €

Les temps ont changé, la couleur a pris le pouvoir et depuis les années 1950 plus rien n’échappe à sa joyeuse tyrannie. À commencer par tout ce passé rattrapé par des éditeurs qui s’emploient à peindre à rebrousse-poil. Toutes les raisons sont bonnes pour hisser les couleurs. Un jubilé, et voilà qu’en 2013 le Stool 60 d’Alvar
Aalto se parait de mille feux, revisité par une pléiade de designers invités à célébrer les 80 ans du mythique tabouret. En 2010, c’était la chaise en bois Wishbone d’Hans J. Wegner qui soufflait ses 60 bougies : « Pour l’occasion, nous avons sorti 12 nouvelles couleurs réparties en trois séries baptisées Ocean, Citrus et Energy », explique l’éditeur Carl Hansen.

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Carl Hansen & Son, Wishbone Chair, création Hans J. Wegner, prix sur demande.

Il arrive aussi que la couleur participe à la renaissance d’un produit. Tel est le cas notamment de la chaise A, produite depuis les années 1930 par Tolix. « C’est Chantal Andriot qui, lorsqu’elle a repris l’entreprise en 2004, a coloré ce modèle et l’ensemble du mobilier de la marque », explique Diane Gerardin, responsable Marketing & Communication de la firme bourguignonne. « L’objectif était de redonner un coup de jeune à ces pièces intemporelles. » Mission accomplie, avec à l’appui une flopée de coloris ! Dans les ateliers de Jieldé, qui depuis 1940 sort de ses chaînes des lampes articulées à l’air bonhomme, le souci de passer de l’univers industriel à celui de la maison motive la mise en couleurs dans les années 2000.

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AA New Design, chaise AA Butterfly, création Jorge Ferrari-Hardoy, Juan Kurchan et Antonio Bonet, chez Made in Design, à partir de 499 €

À la tête de AA New Design, Véronique Nanchen confie à propos de la version haut de gamme de la cultissime chaise pliante BKF : « Nous ne sommes pas les premiers à avoir tendu de housses colorées cette assise tombée dans le domaine public en 1951. Avec la couleur, nous cherchons à incarner des univers et des valeurs : l’extérieur, le jardin, le printemps, l’été, la fête, la nature… Nos clients aiment les couleurs chaudes, gaies et parfois pétaradantes pour les terrasses, les piscines… » De l’autre côté des Alpes, la collection I Maestri de Cassina met les icônes du design en couleurs dans le plus grand respect des maîtres disparus. L’approche est documentée et la colorisation se fait avec l’accord des héritiers. Exemple, la chaise Zig-Zag de Gerrit Rietveld rééditée en jaune, bleu et rouge dans la logique
conceptuelle du Néerlandais. Selon la théorie néoplasticienne, les tons pleins permettent de rendre la forme neutre, ce que recherchait le designer. Ce processus de dématérialisation souligne davantage la séquence rythmique du Z
renversé en mettant en relief la relation entre les lignes verticales, obliques et horizontales. Même démarche pour la réédition en couleurs du fauteuil LC2 de Le Corbusier, Pierre Jeanneret et Charlotte Perriand. Cassina met en valeur sept tons définis sur la base d’archives laissées par les créateurs pour valoriser les structures en métal. En complément, il propose un ensemble de tissus approuvés par la Fondation Le Corbusier. Autant de combinaisons possibles à créer soimême sur le site de l’éditeur pour se composer un LC2… sur mesure. Dans un contexte économique tendu réduisant la prise de risque et la part de l’innovation à sa portion congrue, le passage des icônes à la couleur est à coup sûr la meilleure façon de faire du neuf avec du vieux !

 

Laurent Montant

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