Pièce emblématique d’Eileen Gray, le paravent Brick dévoile le génie avant-gardiste de celle qui fut tout à la fois peintre, laqueuse, décoratrice, architecte, créatrice textile, photographe… et designer !

Si le travail d’Eileen Gray se scinde en deux époques, l’une relevant des Arts décoratifs et l’autre du modernisme, son célèbre paravent Brick marque le passage de l’une à l’autre. Des Arts décoratifs, il conserve l’éclat raffiné et luxueux de la laque. Une technique traditionnelle dont la décoratrice se fit une spécialité sous l’œil affûté de Seizo Sugawara, maître japonais avec lequel elle collabora pendant vingt ans. Au modernisme, il emprunte le vocabulaire avant-gardiste et une certaine idée de la création. L’Irlandaise voyait juste lorsqu’elle déclarait que son paravent lui avait permis de réaliser « quelque chose de véritablement moderne ».

Brick, paravent contemporain par Eileen Gray
Brick, paravent contemporain par Eileen Gray. photo : ClassiCon

Moderne parce que l’objet signe, pour la créatrice, le glissement du figuratif à l’abstraction. Rythmé par un nombre variable de carrés en bois, comme autant d’unités élémentaires espacées, le claustra s’articule dans une rigueur géométrique et musicale. Parcourue d’ombre et de lumière, sa paroi offre une surface contrastée dont la mobilité préfigure les jeux visuels de l’art cinétique.

 

Moderne aussi parce que l’alternance des pleins et des vides lui confère, outre sa dimension sculpturale, des allures de micro-architecture capable de structurer l’espace et de répondre à différents besoins, en conciliant forme et fonction. Le paravent n’est plus là pour dissimuler mais pour révéler. Il participe de l’architecture de la pièce qui, à travers lui, se dessine en filigrane. Moderne, enfin, dans l’intention cette fois, parce que l’objet signale dès les années 1920 l’intérêt d’Eileen Gray pour une approche sociale et utilitaire de l’art : la simplicité formelle du paravent en rend la production industrielle possible et ainsi la mise à disposition du plus grand nombre. Fabriquée à la main, cette icône du design ne sera pourtant produite qu’en une dizaine d’exemplaires réalisés à partir de 1922. Dans une première version, imaginée pour le hall d’un appartement parisien, la paroi ajourée était placée contre les murs, à la manière de briques mobiles permettant de moduler l’espace. C’est dans sa version émancipée de tout ancrage architectural que le paravent d’Eileen Gray fascine et inspire aujourd’hui nombre de designers… sans que nul songe à s’en cacher !

 

Laurent Montant

Vous avez aimé cet article ?
Ne manquez pas les autres articles en vous abonnant à notre newsletter !