Aborder Jasper Morrison ? Pas si simple. Il n’aime pas les interviews. Ou la prise de parole. L’un des pionniers du design a traversé discrètement plusieurs décennies. En 2005, son manifeste Super Normal, écrit avec Naoto Fukasawa marque une étape majeure pour les dix ans à venir.

Né en 1959 à Londres, il y ouvre en 1986 son studio. Ses premiers produits sont exposés à la galerie Neotu à Paris, chez Aram à Londres. Mais il travaille vite pour l’industrie et le mobilier. En 1995, son projet pour le tramway et les arrêts de bus de Hanovre est retenu. En 2001, il est élu Royal Designer for Industry et dessine le mobilier de la Tate Modern. La consécration de son travail… Ses collaborations avec le design industriel international sont nombreuses : Alessi, Cappellini, Rowenta, Muji, Magis, Vitra, Oigen (Japon), Samsung.

JasperMorrison
Flos, Superloon, Jasper Morrison

Jasper Morrison ne revendique pas son appartenance à un mouvement théorique ou artistique particulier ; ainsi a-t- il éprouvé la nécessité d’écrire un manifeste en 2005, Super Normal, avec Naoto Fukasawa. Leurs préceptes autour de la notion de l’universel et de l’anonymat de l’objet se concrétisent par une exposition itinérante, organisée à la Triennale de Milan, dans laquelle les objets de designers côtoyaient les objets anonymes. Reconnaissable et à la fois invisible, son travail se résume à la question essentielle : oublier l’objet et vivre avec lui. Konstantin Grcic ou les Bouroullec ont suivi la trace de ce designer qui fait figure de précurseur d’un retour à la fonction première et à l’effacement du concepteur devant son produit. Comment travaille-t-il depuis tant d’années ? Une partie des réponses se trouvent dans son dernier ou- vrage, édité à l’occasion de l’exposition The Good Life, suite logique de la monographie Everything but the Walls parue en 2006. Jasper Morrison s’émerveille du quotidien : il collectionne, prend des photos et des notes et s’en inspire. Rien d’extraordinaire, plutôt de l’ordinaire : une chaise délabrée, un verre de bistrot, une caisse trouvée dans une brocante. Il raconte aussi que, en matière de design, « les solutions se trouvent par hasard… »

Quel regard portez-vous sur votre travail depuis dix ans ?

À mes débuts, dans les années 1980, j’étais à l’opposé du mouvement Memphis, qui ne se préoccupait pas de la fonction. Il était l’antithèse de mon idée du design. Puis la création au sein d’une production industrielle s’est imposée à moi. J’ai donc travaillé sur des produits en série avec des formes simples et une économie de matériaux. The Crate Series en 2007, pour Established & Sons, matérialise cette idée. Le principe était de concevoir des objets basiques et fonctionnels à partir d’une caisse à vin, qui correspondent au module de base de tout habitat, la « caisse-table-rangement-siège ». Un objet devient super normal par son utilisation. C’est ce que j’ai tenté de réaliser avec Super Normal et Naoto Fukasawa. Ce manifeste a été élaboré autour des objets discrets et de leur fonction d’usage et affective, voire poétique.

Comment travaillez-vous ?

Certains produits que j’ai créés ont connu un grand succès. Mais ce n’est pas tous les jours ! Nous avons deux pôles de création, à Paris et à Londres, et une boutique attenante au studio de conception londonien, relayée par un site de vente en ligne. C’est une vitrine mais aussi une sorte de bazar organisé, qui concrétise les projets du studio avec des articles de cuisine, de la quincaillerie, de l’outillage dont le fil rouge serait le super normal. Les chaises que je crée sont souvent déclinées en une famille et montrent l’efficacité du modèle initial, comme le fauteuil Hall chez Vitra. Il est utile de travailler à partir de typologie de chaises historiques, comme la chaise Y de Hans Wegner, dont je me suis inspiré pour la chaise Bac pour Cappellini. Cela nous montre à quel point on peut les revisiter tout en ayant un rôle de passeur. C’est un processus créatif auquel je suis attaché, même si je ne crée pas réellement de formes nouvelles.

Et dans les dix ans à venir ?

En termes de nouvelles technologies, j’ai travaillé aux débuts de la 3D pour réaliser des prototypes avec la Air Chair chez Magis. Avec l’avancée des techniques et leurs applications, tout a changé et l’on gagne du temps. J’ai créé pour Flos une collection de luminaires, Superloon, à partir d’une nouvelle technologie ; c’est un anneau de led qui émet de la lumière sur le périmètre d’un disque plat en matériau composite blanc translucide qui, une fois allumé, fait apparaître une pastille blanche et plate. J’ai trouvé la réponse à la question : que faire avec cette intrigante technologie ? Le montage du disque sur un axe gyroscopique dirige la lumière vers une infinité de directions. Cette lumière est homogène et variable jusqu’à devenir un halo doux et léger. Peut-être vais-je me dégager de la fonction pour créer des formes nouvelles. Superloon est sur cette voie, je pense.

Capellini, low pad, Jasper Morrison
Capellini, low pad, Jasper Morrison

JASPER MORRISON EN 5 DATES

 

1959 : Naissance de Jasper Morrison à Londres.

1986 : Ouverture du studio Office of Design à Londres.

1998 : Création de la collection de luminaires Glo-Ball pour Flos.

2000 : Création de l’Air Chair pour Magis.

2008 : Création de la Basel Chair pour Vitra.

Anne Swynghedauw

Vous avez aimé cet article ?
Ne manquez pas les autres articles en vous abonnant à notre newsletter !