En dépit de l’évolution du design industriel et de ses techniques de pointe, les savoir-faire issus de l’artisanat occupent encore une place de choix et n’ont jamais été totalement oubliés. Cela donne naissance à des pièces uniques ou rééditées, proches de l’objet d’art.

chaise legere
Macramé et high-tech : Cette chaise légère, née de l’alliance étonnante de l’artisanat et de la technologie industrielle, est réalisée en macramé, une technique de tressage nouée à la main. Marcel Wanders en a détourné le principe avec des matériaux nouveaux. La corde basique est composée d’une âme en fibre de carbone, gainée de fibres d’aramide. La texture souple est ensuite fixée dans un cadre à la forme de la chaise puis imprégnée de résine d’époxy qui rigidifie l’ensemble. Cette chaise, réalisée à sa création par Droog Design, est présentée au Moma de New York, au Victoria & Albert Museum de Londres et au Stedelijk Museum d’Amsterdam.Cappellini, chaise Knotted chair, création Marcel Wanders, 1996, fibre aramide et fibre carbone, résine époxy, L. 56 x H. 72 x P. 65 cm

Depuis le début du xxe siècle, la production d’objets et de mobilier est un acquis de l’ère industrielle. Le design n’est-il pas le prolongement des beaux chefs-d’œuvre de bois et de métal de l’architecte Pierre Chareau ? Rappelons aussi que Jean Prouvé fut ferronnier d’art avant de se lancer dans la fabrication en série. Entre industrie et savoir-faire, les courants s’opposent ou s’associent au service de la création, comme en témoigne la première collaboration de l’architecte Peter Behrens avec l’entreprise AEG au sein du mouvement Werkbund. Le Bauhaus emboîtera le pas. Mais les créateurs puis, plus tard, les designers n’ont jamais perdu de vue les Arts décoratifs : l’ébénisterie, le tissage, le travail du verre ou de la céramique, la ferronnerie… Certaines techniques, dites modestes, sont  issues de traditions populaires, comme le paillage des chaises.

Sculpture
ébénisterie d’art Sculpture ou installation ? Déployant ses branches tel un arbre, cette bibliothèque rééditée est autoportante pivotante et librement modulable. Elle n’est pas issue d’un processus industriel mais entre bien dans la famille du mobilier d’art. Sa fabrication illustre le travail remarquable du bois et la complexité de sa structure (crémaillères, étagères) pour en faire un objet à caractère unique. Poltrona Frau, bibliothèque Albero, création Gianfranco Frattini, 1950, en noyer massif et placage, 83 x 83 x H. 266/326 cm

Certes, les progrès techniques et les productions industrielles en série ont apporté leur lot de bienfaits, en démocratisant le design, en le rendant plus accessible et plus rentable. Mais au-delà de la production, dans la relation à l’objet, le travail de la main est plus que primordial. On y revient par pénurie d’industrie, notamment en période de crise. Dans les années 1950, l’Espagne ne permet pas le développement du design industriel. L’artisanat fut le seul moyen de fabriquer avec des matériaux traditionnels ; l’architecte Miguel Mila l’a bien compris et a fondé sa propre fabrique d’objets et de mobilier. Le savoir-faire est essentiel, la matière et la forme prennent tout leur sens dans l’émotion que l’on peut ressentir, dans notre rapport à l’objet. Le designer et théoricien Andrea Branzi, auquel le musée des Arts décoratifs de Bordeaux a consacré une importante rétrospective en automne dernier, a toujours milité contre la standardisation, au sein des mouvements Alchimia ou Memphis. Ses vases, d’une poésie extrême, sont les premiers remparts contre les excès de la vie moderne. Dans les années 1970, il s’est inspiré des Arts décoratifs dans son travail, estimant qu’ils avaient encore une place. Il nourrit son travail d’une réflexion autour de l’émotion palpable de l’objet.

image design
Savoir-faire de haute qualité : L’éditeur perpétue la tradition des savoir-faire depuis 1908. 
Le travail du bois y est exemplaire, tout comme les techniques qui habillent les sièges pour le confort. L’assise et le dossier sont tissés à la main avec 400 mètres de cordon papier ! 10 heures de travail sont nécessaires à un artisan qualifié pour réaliser ce tissage. Une assise ergonomique inégalée ! Carl Hansen & Son, fauteuil lounge CH25, création Hans J. Wegner, 1950, chêne massif et cordon de papier, 3 coloris, L .71 x H. 73 x P .73 cm

Les techniques artisanales détournées

Bois, tressage, verre soufflé, papier, cuir ou céramique, les matériaux réservés aux objets d’art gagnent le terrain très sélect du design. On s’inspire des savoir-faire locaux ou d’ailleurs, sans doute lassé de la production de masse. Le design scandinave a toujours œuvré dans ce sens avec de belles maisons, telles que PP Møbler ou Carl Hansen & Son, qui rééditent entre autres les pièces iconiques de designers tel Hans J. Wegner. Les 
Danois ont bien compris, aujourd’hui, que le travail du bois, de l’ébénisterie, encore très vivant depuis 1930, était un atout. Plus qu’une mode, le savoir-faire est un dogme qui fait partie du style de vie à la scandinave, simple et social. Cette tendance s’inscrit dans l’esprit de conception durable des produits, l’un des objectifs du xxie siècle. Comment ne pas penser à la grande créatrice que fut Charlotte Perriand qui, invitée à séjourner au Japon dans les années 1940 en tant que conseillère d’état de l’art industriel, est allée à la rencontre des artisans locaux, explorer les techniques ancestrales en créant des lignes de meubles en bambou. Passionnée de montagne, elle équipe son chalet de chaises, devenues iconiques, en bois et en paille. Parfois même la matière, la technique sont au centre de la conception. 
Les designers, depuis toujours, s’interrogent sur l’artisanat et, pour certains, reviennent bien volontiers à des techniques populaires, comme Marcel Wanders. Ainsi, à sa manière, il revisite 
le macramé associé à une technologie de pointe.

Que cherche-t-on dans l’artisanat ? Une authenticité, un rapport familier avec le meuble ou l’objet, une durabilité aussi.

Anne Swynghedauw

chaise japon
Bambou ancestral : C’est pendant son séjour au Japon dans les années 1940 que Charlotte Perriand, fascinée par les savoir-faire traditionnels, a imaginé cette chaise longue. Elle est l’interprétation de la chaise LC4 de Le Corbusier en tube d’acier conçue auparavant, dont elle a extrait les lignes pures utilisant la flexibilité naturelle du bambou pour la détente du corps humain. Du grand art ! Cassina, chaise longue Tokyo, 
création Charlotte Perriand, teck, hêtre ou bambou, piétement teck, hêtre massif ou bambou massif reconstitué, pour l’intérieur ou l’extérieur, 
L. 150 x P. 55/40 x H. 65 cm
chaise
Artisanale et industrielle : En opposition à la production de masse des matières plastique et des tubes d’acier, l’architecte designer catalan Oscar Tusquets Blanca a conçu cette chaise influencée par l’architecte Antoni Gaudí et le designer italien Carlo Mollino, dont elle porte les deux noms. On retrouve la beauté des matières naturelles et les formes organiques d’aspect artisanal. Paradoxalement, cette chaise est le premier projet de l’architecte réalisé en bois avec des machines, dont il a découvert les nombreuses possibilités. Une pièce de référence du design espagnol du xxe siècle. BD Barcelona, fauteuil Gaulino, création Oscar Tusquets Blanca, 1987, chêne massif et contreplaqué, cuir, L. 55 x H. 85 x P. 50 cm

 

 

oiseau sculpture
Envolée poétique : Depuis 1972, Oiva Toikka a dessiné plus de 400 oiseaux. Un peu à la manière de Charles & Ray Eames qui ont imaginé un merle noir devenu iconique et édité chez Vitra, il décline inlassablement les volatiles à partir d’une forme épurée, associée à un jeu de transparences. Il s’inspire du poème finlandais Le Tribunal des oiseaux dans lequel un passereau est accusé d’avoir volé des graines dans un champ. Le travail subtil du verre transparent et du verre opalin, la fabrication selon la technique traditionnelle des souffleurs de verre confèrent à chaque pièce une identité singulière de belle facture. Iitala, oiseau annuel 2015 Lakla, création Oiva Toikka, 250 x 155 mm
poufs tresse
Beau tressage : Glimpt Studio, duo de designers suédois, a pour philosophie de coopérer avec des artisans de différentes cultures du monde afin de réaliser des pièces de design hors des circuits conventionnels. Au Viêt Nam, à Hô Chi Minh-Ville, ils sollicitent l’UMA, une entreprise de mobilier vietnamienne. Après avoir observé les techniques locales de tressage (hamacs et bols en jonc de mer et cordelette de papier), ils trouvent la bonne combinaison pour créer ces fabuleuses pièces de mobilier, fauteuils, poufs, avec la collaboration de l’illustrateur suédois Malin Koort pour le dessin des motifs. Cappellini, fauteuil Superheroes, création Glimpt Studio, 2012, jonc de mer, corde synthétique, structure en métal, chez Silvera, diam. 70 x H. 56 cm

 

chaise design
Bois tressé Bien que son travail repose sur la torsion spectaculaire de la matière, le grand architecte Frank Gehry fait aussi figure de modestie. Après trois ans de recherches et d’expérimentations, il met au point une collection de mobilier en bois courbé. Observant les chaises traditionnelles en bois cintré, qu’il juge trop massives, il s’inspire tout simplement du tressage des cageots à fruits et légumes, avec un nouveau défi : celui de prolonger le matériau par des bandes de bois minces incroyablement légères. Le tressage du bois, la structure et le siège forment une idée continue, qui caractérise les entrelacs de la vannerie. Knoll, Hat Trick chair, création Frank Gehry, 1992, érable cintré,

 

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